Osez l’art de bien juger, bien dire et bien agir


Il y a « officiellement » deux façons d’être trop intense.

La première, vous ressentez tout. Trop vite, trop fort, avant d’avoir pu l’expliquer avec des mots. Vous entrez dans une pièce et vous lisez tout ce qui s’y passe.

La seconde, vous pensez à tout. Vous reliez, anticipez, voyez les conséquences des conséquences. Votre cerveau ne s’arrête jamais, même la nuit.

Les deux sont de l’intensité et les deux sont épuisantes.

Les deux sont surtout des « centres » d’intelligence et de décision.

Bizarrement, la société associe rarement les deux.

Un ingénieur est rarement présenté comme un poète et une prof de danse rarement comme une matheuse.

La société nous demande souvent de privilégier la tête.

À celle qui ressent, on dit de « se détendre », de « prendre les choses moins personnellement » et d’être plus logique.

Celle qui analyse, on la valorise… si elle est quand même moins intense.

La conséquence ? Nous essayons de nous conformer. Vous aussi ?

Évidemment, pas en un seul matin, pas consciemment. Mais lequel de ces centres d’intelligence et de décision avez-vous gardé ?

Vous avez appris qu’il fallait contrôler vos émotions, faire taire votre petite voix et être plus logique ?

Ou au contraire, vous faites confiance à votre petite voix et vous vous reposez sur elle, sans trop prendre le temps de vous poser pour y réfléchir : pas le temps, pas la bande passante, pas l’habitude ?

Le problème c’est que ce centre d’intelligence et de décision que vous avez gardé ne suffit pas. Pas parce qu’il est faible ou défaillant — parce qu’il est seul.

La tête, seule, peut analyser sans fin. Elle ne dit jamais « vas-y » mais « encore une version ».

Les tripes, seules, y vont sans avoir préparé. Elles disent oui sur un ressenti parfois vague.

Ça donne des dossiers qui ne se terminent jamais, ou des oui qu’on regrette. Souvent les deux, chez la même personne, la même semaine.

Vous n’êtes pas téméraire. Vous n’êtes pas paralysée. Vous êtes les deux, à tour de rôle.

Alors que faire ?

Risquez la prudence !

Ce n’est pas mon expression. C’est le titre du livre de Catherine Van Offelen, et c’est un oxymore assumé.

Le 12 octobre dernier, à un événement du CJD, j’ai assisté à une rencontre entre Sylvain Tesson et elle. Le thème : apprendre à agir sans témérité, décider sans paralysie.

Autrement dit : comment utiliser les deux centres d’intelligence et de décision ?

Et Catherine Van Offelen a posé sur la table un mot que je ne connaissais pas. Un mot grec, vieux de vingt-trois siècles: La phronésis.

La phronésis est tournée vers l’action. C’est cette disposition de l’âme qui permet d’agir de façon éclairée et mesurée face à ce qui est incertain.

La phronésis est utile lorsque les décisions ne sont pas simples, lorsque les enjeux sont grands et les conséquences incertaines.

Chez Aristote, son plus haut usage est de gouverner une cité mais ça commence beaucoup plus près.

Sylvain Tesson a eu une formule : « Devenir le monarque de soi-même. »

Et si vous êtes entrepreneure, vous gouvernez déjà: une entreprise, des clients, des décisions difficiles que personne ne peut prendre pour vous.

Ce n’est donc pas de la philosophie pour passer le bac : la phronésis est une aptitude de tous les jours.

Et voilà la petite claque : cette définition ne tient que si les deux marchent ensemble.

  • Éclairée, mesurée : il faut avoir préparé. C’est la tête.

  • Face à ce qui est incertain : il faut y aller sans preuve. Ce sont les tripes.

  • Enlevez-en une, il ne reste rien.

Les Grecs n’ont donc pas opposé les deux. Ils ont refusé de trancher entre la raison et l’intuition, et ils ont nommé leur réunion.

S’il existe un mot pour ça, c’est donc que c’est faisable !

René Char l’a redit en sept mots : « Agir en primitif et prévoir en stratège. »

On nous a appris « dans le doute, abstiens-toi ».

La phronésis dit l’inverse, mot pour mot : malgré le doute, agis.

Agir, oui. Mais comment ?

La Revue des Deux Mondes résume le livre de Catherine Van Offelen en une formule que je garde depuis : la phronésis est l’art de bien juger, bien dire et bien agir.

Trois gestes, dans cet ordre.

  • Bien juger : réunir ce qu’on peut savoir, et lire ce qu’on ne pourra jamais prouver. Les deux centres, ensemble.

  • Bien dire : annoncer le choix. À quelqu’un, à voix haute. Une décision qu’on garde pour soi n’est pas prise — elle est envisagée.

  • Bien agir : faire le premier geste, celui qui engage. Aucun des trois ne tient tout seul.

Depuis cette rencontre, j’essaye de mettre plus de phronésis dans mes décisions.

Je commence par demander à ma tête ce qu’elle sait. Et surtout ce qu’elle peut savoir — parce qu’elle ne saura jamais tout. Elle rassemble, elle compare, elle prépare.

Puis je demande à mes tripes de choisir.

Et ensuite, il faut le dire. C’est l’étape que j’oubliais.

Tant que le choix reste dans ma tête, il n’est pas pris. Le dire à quelqu’un, à voix haute, c’est ce qui le fait exister. Et c’est là que le ventre se serre, parce que dire, c’est s’exposer.

Je vous assure, ce n’est pas confortable :

D’un côté, ma tête hurle qu’on n’est pas sûre, qu’on va se tromper, qu’on va se faire rejeter.

De l’autre, mes tripes annoncent le choix sans fournir beaucoup d’explications.

Ces dernières semaines, par exemple : nous organisons la prochaine Soirée de l’Audace, le 26 novembre, et il fallait choisir un lieu. Un lieu nouveau.

Est-ce qu’il correspond à ce qu’on veut faire ?

Est-ce qu’il ressemble à l’esprit des Soirées de l’Audace ?

Qu’est-ce que les participants vont en penser ?

Est-ce que tout va bien se passer ?

Les deux premières questions sont du ressort de la tête et des tripes. La troisième — ce que les participants vont en penser — c’est déjà du bien dire : il faudra annoncer ce lieu, et l’assumer devant une salle.

Aucune règle ne répond à ça. Aucun tableau comparatif non plus — j’ai essayé.

C’est un peu comme apprendre à sauter en parachute. On vérifie tout ce qui peut être vérifié. Puis on saute, avec la confiance qu’on a préparé ce qu’on pouvait préparer, et que l’expérience fera le reste si quelque chose ne se passe pas comme prévu.

Ça ne garantit rien. Une décision prise comme ça peut rater. C’est la définition même du risque — et c’est aussi comme ça qu’on apprend à mieux juger la fois suivante.

Vous n’avez pas à devenir plus calme, ni plus logique. Vous avez à réconcilier vos tripes et votre tête.

C’est une réconciliation à développer peu à peu. Ça commence par une décision, puis une autre et encore une autre.

Osez la phronésis maintenant !

Trois gestes. Sept minutes.

1. Bien juger. Choisissez le dossier qui traîne depuis le plus longtemps. Donnez deux minutes à votre tête, pas plus : qu’est-ce que je sais, et qu’est-ce que je peux réellement encore savoir ?

Si la réponse est « rien de plus », elle a terminé son travail. Dites-le-lui. 

2. Bien agir. Puis demandez à vos tripes de trancher ou d'agir, en deux minutes maximum. Elles ne vous expliqueront pas forcément pourquoi. Ce n’est pas grave. Le premier geste. Deux minutes maximum.

Si ça a coincé — et ça va coincer — l’endroit où ça coince n’est pas le même pour tout le monde.

Chez l’une, les plans s’empilent et rien ne démarre.

Chez l’autre, la décision est prise trois fois dans sa tête et jamais en vrai.

Chez la troisième, les deux tournent, mais il ne reste plus d’énergie pour trancher.

 3.Bien dire. Annoncez-le à quelqu’un ou quelque part "officiellement". Trente secondes, un message suffit. Tant que personne ne le sait, vous pouvez encore revenir en arrière ou vous ne trouverez personne pour vous soutenir.

┌─────────────────────────────
Dans quel mode êtes-vous en ce moment ?
Le guizz met en lumière votre mode de fonctionnement d’entrepreneure trop intense — et ce qu’il bloque.
3 minutes. Vous en faites ce que vous voulez.
→ Faites le guizz ! 
└─────────────────────────────

Vous n’avez rien à contrôler. Vous avez à gouverner.

Et ça commence par vous.

PS — Mon travail, c’est de tenir le fil entre les deux. Rien de plus compliqué que ça.

Sources
Aristote et la Phronésis - en savoir plus

Catherine Van Offelen, Risquer la prudence, Gallimard, collection Connaissances. La formule « l’art de bien juger, bien dire et bien agir » et l’inversion « malgré le doute, agis » sont tirées de la critique de la Revue des Deux Mondes.

« Agir en primitif et prévoir en stratège » : René Char, Feuillets d’Hypnos, fragment 72 (1946).

« Devenir le monarque de soi-même » : formule entendue lors de la rencontre du CJD.


5 questions

pour ceux qui n’ont pas le temps de lire

1. Pourquoi est-ce que j’oscille entre foncer sans réfléchir et ne jamais y aller ?
Parce que vos deux centres de décision fonctionnent chacun son tour au lieu de fonctionner ensemble. La tête, seule, analyse sans fin et ne dit jamais « vas-y ». Les tripes, seules, tranchent sans avoir préparé. Ce n’est pas un trait de caractère, c’est une alternance — et l’écart entre les deux mesure ce qui manque.

2. Qu’est-ce que la phronésis ?
C’est la disposition qui permet d’agir de façon éclairée et mesurée face à ce qui est incertain. Aristote la décrit au livre VI de l’Éthique à Nicomaque : elle ne sert que là où aucune règle ne tranche, elle se juge à l’action accomplie, et elle exige le bon moment. Son usage le plus élevé est de gouverner une cité, mais elle commence par se gouverner soi-même.

3. Faut-il choisir entre son intuition et sa raison ?
Non, et c’est précisément l’erreur. La société associe rarement les deux : un ingénieur est rarement présenté comme un poète. Les Grecs, eux, ont refusé de trancher entre raison et intuition — c’est tout le sens de la phronésis, que Catherine Van Offelen explore dans Risquer la prudence.

4. Comment décider quand aucune règle ne tranche ?
En trois gestes, dans cet ordre : bien juger, bien dire, bien agir. Juger, c’est réunir ce que la tête peut savoir et lire ce que seules les tripes perçoivent. Dire, c’est annoncer le choix à quelqu’un, parce qu’une décision gardée pour soi n’est pas encore prise. Agir, c’est faire le premier geste qui engage.

5. Est-ce que je suis plutôt dans ma tête ou plutôt dans mes tripes en ce moment ?
Les deux, alternativement — mais pas à la même fréquence selon les périodes, et c’est le point actuel qui décide de ce qui se bloque. Chez l’une les plans s’empilent, chez l’autre la décision est prise trois fois dans sa tête et jamais en vrai. Le guizz met en lumière où en est votre balancier aujourd’hui, et ce qu’il bloque → Je fais le guizz !

Suivant
Suivant

“Je l’ai tout de suite su!”