Choisir ses combats n’est pas de l’indifférence

La semaine dernière, un plombier vient chez moi pour une recherche de fuite, avec son apprenti. Et il lui parle comme à un chien. « Donne-moi ça. » « Putain, tu l'as laissé dans la voiture ?! »

Je bous viscéralement. 

Avant même d'avoir réfléchi, mon corps est déjà debout : j'ai envie de défendre le gamin, de recadrer ce type chez moi.

Sauf que je ne connais ni l'un ni l'autre. Je ne sais rien de ce qui s'est dit avant, de leur histoire, de ce qu'est vraiment cette relation. Rien.

Et c'est pareil à chaque fois: la conversation à la table d'à côté au restaurant, le ton d'un manager avec mes collègues quand je bossais en entreprise. 

Mon radar s'allume, et je suis déjà en mode combat... pour un combat qui n'est pas le mien.

Vous connaissez ce réflexe, vous aussi ? 

La décision inéquitable en réunion, et vous prenez la parole avant même d'avoir décidé de la prendre. 

Le collègue qu'on traite mal, et vous préparez sa défense dans votre tête à 23h. 

Le client qui se fait avoir, le stagiaire qu'on ignore — votre radar s'allume, et vous voilà en route.

Ce ne sont pas vos combats. Ce sont les leurs. 

Et pourtant, c'est vous qui prenez ce combat à coeur, trouvez des solutions, les mettez en application, activez votre réseau, .... et rentrez lessivée.

On appelle ça avoir des valeurs. Une grande âme. De l'intégrité. Et parfois, c'est vrai, vraiment.

Mais si j'ose être honnête (d'abord avec moi-même):

Réparer l'injustice des autres, c'est aussi la porte d'entrée la plus respectable, la plus flatteuse, la plus difficile à refuser qui soit — dans un rôle très précis : le Sauveur.

Trop intensément Sauveur

Stephen Karpman l'a cartographié il y a cinquante ans, et personne ne l'a fait mieux depuis. Le Sauveur vole au secours, souvent sans qu'on lui ait rien demandé. 

Il se sent coupable de ne pas le faire. Il aide, il porte, il s'épuise — et sans le vouloir, il maintient l'autre dans sa position de victime, parce qu'au fond son geste dit « tu n'y arriverais pas sans moi ».

Le piège se referme là où on ne l'attend pas : dans ce triangle, quel que soit l'endroit où l'on entre, on finit toujours à la même place. ..Victime à son tour. Amère. Vidée d'avoir tant donné pour si peu.

Vous voyez venir l'objection ? 

Je l'ai portée aussi : « Je n'y peux rien, je suis allergique à l'injustice, c'est mon câblage. »

La science dit non. 

La sensibilité à la justice est un vrai trait, mesuré, stable — mais sans aucun lien avec le fait d'être « brillante » ou HPI. Zéro corrélation avec l'intelligence. 

Votre cerveau ne vous condamne pas à porter le monde. Vous ressentez l'injustice fort. Ça ne vous oblige pas à la réparer seule, à chaque fois, pour tout le monde.

Et c'est là que ça devient subtil...

Votre radar est réel 

Gardez-le, c'est une force. 

Mais sans garde-fou, il devient le carburant qui vous enferme. Vous sentez, donc vous intervenez, donc vous portez, donc vous vous videz. Et vous recommencez le lendemain, parce qu'une injustice, il y en a toujours une nouvelle.

La sortie n'est pas de moins ressentir. (Bon courage, d'ailleurs.) Elle tient dans une question que je ne vais pas trancher pour vous ici — parce que la réponse dépend de la personne qui la lit.

Ce combat, est-ce qu'il est vraiment le mien — ou est-ce que je le mène parce que je ne supporte pas de le voir ?

Le Sauveur n'est qu'un des visages que prend une intensité mal canalisée. 

Je rencontre souvent 4 fonctionnements: il y a celle qui sur-analyse tout, celle qui porte l'équipe entière, celle qui voit trop loin et s'épuise à attendre que les autres suivent. Vous n'avez pas toutes le même piège — ni la même sortie.

Alors, lequel est le vôtre ?

Le guizz met en lumière lequel des 4 fonctionnement de Trop Intense vous avez en ce moment.  Un test rapide, léger et une porte d'entrée pour comprendre votre mécanique, celle qui vous fait porter ce que vous ne devriez pas. 

Et vous saurez par où commencer ! Faites le guizz

D'ici là, je vous souhaite d'être plus lucide sur les combats que vous brûler de mener. Les choisir, ce n'est pas devenir indifférent. C'est arrêter de vous consumer pour ceux des autres.


5 questions

pour ceux qui n’ont pas le temps de lire

Qu'est-ce que le syndrome du sauveur ?
Le syndrome du sauveur désigne la tendance à voler au secours des autres — souvent sans qu'on vous l'ait demandé — jusqu'à l'épuisement. Le psychiatre Stephen Karpman l'a décrit dès 1968 comme l'un des trois rôles de son « triangle dramatique » (Sauveur, Victime, Persécuteur). Le Sauveur aide, porte, se rend indispensable… et finit vidé, tout en maintenant l'autre dans sa dépendance.

Pourquoi une allergie à l'injustice peut-elle devenir épuisante ?
Parce qu'elle vous met en mouvement en permanence, y compris pour des situations qui ne vous concernent pas. Vous réagissez à l'injustice faite aux autres comme si elle vous était faite, et vous ramassez des combats qui ne sont pas les vôtres. Ce n'est pas la sensibilité qui épuise, c'est le réflexe de tout réparer seule, à chaque fois.

L'hypersensibilité à l'injustice est-elle liée au HPI ou à l'intelligence ?
Non. La sensibilité à la justice est un trait de personnalité mesuré et stable (travaux de Schmitt et coll.), mais il n'est pas corrélé à l'intelligence : on peut y être très sensible sans être HPI. Ce n'est donc pas votre QI qui vous rend allergique à l'injustice — c'est un trait à part entière.

Qu'est-ce que le triangle dramatique de Karpman ?
C'est un modèle qui décrit trois rôles dans les relations sous tension : le Sauveur (qui aide trop), la Victime (qui subit), le Persécuteur (qui accuse). Sa mécanique : on glisse de l'un à l'autre, et quel que soit le rôle de départ, on finit souvent Victime — épuisé, amer. Le Sauveur jamais reconnu bascule ainsi dans le ressentiment.

Comment arrêter de porter les combats qui ne sont pas les nôtres ?
La première étape n'est pas de moins ressentir — c'est rarement possible — mais de trier. Une question suffit à commencer : ce combat est-il vraiment le mien, ou est-ce que je le ramasse parce que je ne supporte pas de le voir traîner ? La réponse dépend de votre façon d'être intense : le sauveur n'est qu'un des visages possibles, et identifier le vôtre est le point de départ.

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Ces mots qui ferment toutes les portes