Ces mots qui ferment toutes les portes
Début juin 2026, j'animais une conférence devant 100 personnes — la division EMEA d'un des cinq leaders mondiaux de l'arôme et du parfum.
J'y incarnais Alex, une commerciale qui aime son métier, ses clients, ses produits — et qui se retrouve un jour à passer ses journées à dire "oui, mais" à toutes les idées qu'on lui propose.
Oui, mais ce client ne suivra jamais.
Oui, mais ce produit ne marche pas dans mon marché.
Oui, mais je n'ai pas le temps de tester ça.
Alex ne dit pas non.
Elle est trop polie pour ça, trop professionnelle. Elle dit "oui, mais" — ce qui revient au même, mais en plus déguisé.
Pendant qu'on déroulait cette histoire dans la salle, je voyais des têtes hocher. Beaucoup de têtes. Trop de têtes.
Depuis, je n'ai pas pu m'empêcher de me regarder fonctionner.
Et j'ai été frappée par le nombre de fois où, dans une journée, je me surprends à dire "oui, mais".
Même quand je suis profondément d'accord avec ce qu'on me propose. Même quand l'idée est bonne.
Même quand je sais qu'il faudrait juste dire "oui, allons-y".
Oui, mais on pourrait peut-être attendre un peu pour…
Oui, mais avant ça il faudrait…
Oui, mais je voudrais juste préciser que…
Ce n'est pas du désaccord. Ce n'est même pas une vraie réserve. C'est un réflexe. Une habitude. Une petite façon de garder un pied dans la prudence avant de s'engager.
Et plus je l'observe chez moi, plus je le vois partout autour de moi.
Le problème, c'est que ce petit "Oui, mais" est dévastateur.
Pour la personne qui le dit, déjà. Parce qu'à force de mettre des "mais" partout, on finit par croire que toutes les idées ont des contre-arguments aussi gros que les arguments. On dilue sa propre conviction sans s'en rendre compte. Et on finit par ne plus très bien savoir ce qu'on pense vraiment.
Mais surtout, pour les autres.
J'ai observé ce que ce mot fait dans une conversation.
Il arrête net la créativité de celui qui parlait — "si elle commence par 'mais', autant arrêter là."
Il casse l'ambiance, même quand l'intention était bienveillante.
Il fragilise la bonne volonté de l'équipe, qui finit par hésiter à proposer des idées qu'elle sait bonnes. Et il abîme, pierre par pierre, la confiance en soi de ceux qui le reçoivent — surtout des plus jeunes, des plus juniors, des plus enthousiastes.
Un "oui, mais" qui revient trop souvent, c'est un signal très clair pour le cerveau de l'autre : tes idées ne sont jamais tout à fait suffisantes.
Et le pire, c'est qu'on ne s'en rend pas compte. On croit qu'on nuance. Qu'on enrichit. Qu'on apporte. Alors qu'on ferme.
Et quand on est Trop Intense, c'est encore pire.
Parce que notre cerveau atypique ne se contente pas de nuancer une fois: il nuance arborescent.
Sur une seule idée, il voit instantanément les 15 ramifications possibles, les 8 scénarios de risque, les 3 façons dont ça pourrait mal tourner — et il ressent le besoin urgent de toutes les nommer avant de s'engager.
Comme le décrit la psychologue Monique de Kermadec dans L'adulte surdoué, le perfectionnisme des HPI n'est pas une quête de performance. C'est "un mécanisme de survie visant à réduire l'incertitude par une justesse absolue."
Traduction concrète : le "oui, mais" n'est pas un défaut de caractère. C'est une stratégie de protection câblée dans notre fonctionnement.
On nuance pour anticiper le rejet, parce qu'on a une mémoire vive des fois où on a été jugée trop enthousiaste, trop rapide, trop décalée.
On nuance pour ne pas être prise en défaut, parce que notre lucidité voit déjà les failles avant les autres.
On nuance pour garder le contrôle intellectuel d'une conversation où on s'engage émotionnellement.
Le coût est massif.
À chaque "oui, mais", on dépense une quantité d'énergie cognitive démesurée pour maintenir cette double posture — engagement / protection, élan / retenue. Et surtout, on auto-sabote nos propres élans. À force de mettre des mais partout, on finit par croire soi-même qu'aucune de nos idées ne tient vraiment debout. Le syndrome de l'imposteur se nourrit exactement de ça.
Notre cerveau Trop Intense croit nous protéger en nuançant tout. En réalité, il ferme les portes derrière lui — y compris les siennes.
Si vous vous reconnaissez dans ce mécanisme et que vous vous demandez à quel autre point votre cerveau vous protège un peu trop — j'ai créé un quiz qui nomme précisément où vous en êtes en ce moment. 3 minutes, et beaucoup de clarté.
Faire le quiz → ici
L'exercice des 24 heures
Dans les prochaines 24 heures, comptez vos "oui, mais". Sans les juger, sans essayer de les corriger sur le moment. Juste les remarquer.
Combien de fois par jour ? Avec qui en particulier ? Sur quel type de sujet ?
Et surtout — pour chacun d'eux, posez-vous une seule question :
Qu'est-ce que ce "mais" vient de me coûter ?
Une idée que j'aurais pu explorer. Une personne que j'ai un peu refroidie. Une porte que j'ai entrebâillée et refermée dans le même mouvement.
Vous allez probablement être surprise.
Ce qu'il y a derrière le "oui, mais", ce n'est presque jamais une vraie objection. C'est presque toujours une peur — celle de s'engager trop vite, de paraître naïve, de perdre le contrôle de la conversation. Une façon de se protéger en gardant la main.
Sauf que cette main qu'on garde, elle ferme les portes derrière elle.
Et pendant qu'on protège quelque chose qu'on n'arrive même plus à nommer, les vraies idées passent. Les vraies conversations s'arrêtent. Les vraies opportunités se referment.
Le remplacement le plus efficace ? Un "oui, et" — qui ouvre, augmente, prolonge. Mais ça, c'est l'objet de la newsletter de juillet. Je vous y emmène avec l'outil que j'utilise avec mes clientes pour récupérer leur élan.
Pour cette semaine, contentez-vous de compter.
Je vous souhaite une belle journée avec un peu moins de mais.
Alexia
PS — Vous avez fait l'exercice ? Contactez-moi pour me dire ce que vous avez observé. Je lis tout, et c'est souvent là que les vraies prises de conscience commencent.
Oui, mais …5 questions
pour mieux comprendre comment
intensité et “oui,mais” font mauvais ménage
Pourquoi les HPI disent-ils tout le temps "oui, mais" ?
Parce que leur cerveau atypique nuance en arborescence : il voit instantanément les ramifications possibles, les risques, les contre-arguments. Le "oui, mais" est un mécanisme de survie visant à réduire l'incertitude par une justesse absolue (Monique de Kermadec, L'adulte surdoué).
Le "oui, mais" est-il toujours négatif ?
Non — il peut enrichir une réflexion. Le problème vient de la fréquence : quand il devient un réflexe automatique, il ferme les portes au lieu d'ouvrir, dilue la conviction et abîme la confiance des interlocuteurs.
Comment arrêter de dire "oui, mais" ?
Premier pas : observer sans juger. Comptez vos "oui, mais" sur 24 heures et notez ce que chacun vous a coûté. Le remplacement le plus efficace est ensuite le "oui, et", qui ouvre au lieu de fermer.
Le "oui, mais" est-il lié au syndrome de l'imposteur ?
Oui, indirectement. À force de nuancer ses propres élans, on finit par croire qu'aucune de ses idées ne tient vraiment debout. Le syndrome de l'imposteur se nourrit exactement de ce mécanisme.